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Non, non, ne te tue pas!

Culture
(Photo: Stéphane Desjardins)
(Photo: Stéphane Desjardins)

Une adolescente qui vient chez nous aider au pelletage de la neige, me fait une confidence lourde:  « M’sieur Jasmin, à mon école, ma meilleure amie parle de plus en plus souvent qu’elle veut se tuer. Je sais pas quoi lui dire ».

Je lui ai demandé de me l’amener. Elle m’a dit : « Manon est une sauvageonne et va refuser toute rencontre. Elle est au fond de sa bulle. J’ai peur. Manon est quasi muette, broyant son maudit projet fatal. Ses parents sont maintenant divorcés et elle ne s’en remet pas. Alors, je lui ai remis un billet pour elle, espoir de la secouer et de l’apaiser. Je sais qu’elle a lu mes mots et j’ai su aussi qu’elle a pleuré et qu’à la fin, elle a dit : «  Je te promets de ne pas faire la folle, tu peux le dire à ce grand-père inquiet! » Ce qu’elle a lu? Le voici.

« Mon enfant — oui, tous les jeunes sont mes enfants — tu sais « que je sais  » ce projet néfaste et qui me fait mal, mon enfant. Je t’en prie, ne te tue pas! Pour une simple raison, une bonne raison, si tu t’enlèves la vie, tu te priveras d’un grand lot de joies, de bonheurs. Oui, plein de petits bonheurs et même de quelques grands bonheurs.

Chut! tais-toi, tu ne le sais pas, tu es si jeune encore, trop jeune. Je te dis la vérité : pas une vie humaine sur cette planète qui ne traverse pas, certes, de gros chagrins et de graves déceptions, mais aussi des moments heureux, de vraie joie. Ne te tue pas mon enfant. Tu vas m’écouter : comme tout le monde, tu ne connais pas ton avenir. Tu ne sais absolument rien de ce que sera ta vie. C’est long une vie. Tu dois l’admettre, tu ne sais absolument rien de ce qui va t’arriver tout au long de tant d’années. Tu sais bien que je te dis le vrai, le réel, la vérité. Banale au fond, il y aura parfois sur ton chemin, des empêchements, des petites barrières et quelques grosses clôtures, des encombrements détestables, il y aura aussi quelques succès, des petits et des grands, aussi des joies, des bonheurs, certes rares. Aucune existence n’est faite que de déceptions.

Tu ignores l’avenir. J’ignore mon avenir. Qui ne sera pas bien long. Toi aussi, tu ignores le tien, un avenir — maudite chanceuse — qui est très étendu. Sois patiente un peu, trouve-toi un petit morceau d’espérance et accroche-toi-s’y. La vie est dure, parfois cruelle. Mais pas toujours et pas bien longtemps, tu verras, ça s’endure. Soit certaine ma petite fille que la vie vaut. Promis? Tu vas continuer à vivre. Tu vas arriver à surmonter aux graves dédains, ou niaiseries. Ta répugnance est infantilisme. Cette bien facile « la » noirceur, une mode imbécile, prétentieuse, une sophistication pour paraître « adulte précoce », non? Ne te tue pas, je t’en prie.

Au bout d’une corde — ou autrement — un chaud et jeune cadavre (toi?) découvrira dans « l’éther », qu’auto-assassinée, morte, ce sera un fatal bilan et si ridicule. Avoir tourner laidement le dos ceux qui t’aiment. Cruelle! Avoir bafoué, salopé tes propres chances d’un avenir fort endurable… comme ça l’est pour le commun des mortels. Redeviens raisonnable, sans folle prétention.

Ne te tue pas! Pour qui te prends-tu, ma chère enfant? Tu dois l’avouer : on ignore, tout le monde, ce que nous réserve la vie. Ne te tue pas, surtout toi qui aimes trop broyer un « romantique » désespoir fait, au fond, de vétilles et de broutilles.

Ne fais donc pas la sotte et reste en vie, vis modestement, bien raccrochée, promis? Je ne ferai semblant de rien si je te croise dans ma rue — ou dans la tienne, car j’ai vu des photos. Tu me verras vieil homme, ralentir le pas davantage, mon sourire (« Elle vit! Elle vit! ») dans ma barbe blanche et tu pourras dire « Le vieux fou, prof de mon amie bavarde! ». Observe bien mon sourire. L’apaisement. Ne te tue pas, je t’en supplie, okay?

Fin.

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